Fondée il y quarante ans
par Jean-Pierre Meyer-Genton,
la librairie Les Mots à la Bouche
est un projet militant au cœur de l’histoire de
la communauté LGBTQI+ parisienne.
1980, Jean-Pierre Meyer-Genton, jeune juriste et militant au GLH (Groupe de libération Homosexuel), reçoit un petit héritage et décide de se lancer dans une « entreprise militante ». Il décide d’ouvrir une librairie dont le fonds serait axé essentiellement sur l’homosexualité. Ouvert sur la rue, le lieu doit être un espace d’échange et au dialogue ouvert à tous. Avec un associé, Yves Clerget, qui ne participera pas longtemps à l’aventure, il ouvre le lieu dans le 18ème arrondissement de Paris, rue Simart, près de la Mairie. Les Mots à la Bouche voit le jour.
Le nom est un jeu de mots choisi parce que la librairie devient un salon de thé et un restaurant le soir. Cette aventure gastronomico-littéraire ne dure que quelques mois, mais le nom reste. Librairie, mais aussi galerie dans l’arrière-boutique, Jean-Pierre y héberge également l’équipe de la revue Masques qui vient de créer les Éditions Persona.
devant la librairie rue Simart
Les toutes premières années sont difficiles mais riches. Ce sont les années de la reconnaissance pour une génération d’écrivains homosexuels : Prix Goncourt pour Yves Navarre et Dominique Fernandez, Prix Fémina pour Jocelyne François, Prix Renaudot pour Conrad Detrez, premiers pas d’Hervé Guibert… Et tous viennent rencontrer leurs lecteurs aux Mots à la Bouche. Fréquence Gay y fait des émissions en direct. Les expositions de photos et de peintures se suivent.
En 1983, Jean-Pierre repère un bail disponible dans le Marais, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie. Le Marais, ce n’est encore que trois bars gays, et désormais une librairie-galerie gay. Le succès n’est pas immédiat, la greffe prendra vraiment dans la deuxième moitié des années quatre-vingts. Le fonds de la librairie s’enrichit alors progressivement de littérature anglophone parce que les Américains gays de Paris trouvaient alors difficilement dans des librairies anglaises les livres qui les intéressaient. Au sous-sol, deux caves voûtées hébergent les expositions, les rayons art, design, photographie, cinéma, théâtre et, plus récemment, vidéo.
Au milieu des années 90, le fonds « livres » de la librairie représente environ 12000 titres. De considérables efforts de diversification ont été faits : Vidéo et DVD (plus de 400 films en VO)… On y trouve la presse gay française et internationale, des revues « lifestyle » aussi bien que des livres sur la mode, sur le design ou sur l’architecture…
En juillet 1996, Jean-Pierre Meyer-Genton meurt prématurément des suites d’un cancer et la librairie est reprise par son compagnon Walter Paluch qui s’efforce d’assurer la continuité de ce lieu unique en France. Beaucoup d’écrivains, gays ou lesbiennes, français ou étrangers, viennent à la rencontre de leur public : Edmund White, David Leavitt, Stephen McCauley, Christophe Donner, Sandra Scoppettone, Gore Vidal, Michael Cunningham, Dominique Fernandez, Anne Garréta, Philippe Besson, Nina Bouraoui, Dennis Cooper… À six reprises, les gens font la queue pour rencontrer Armistead Maupin, auteur du livre culte Chroniques de San Francisco. La même chose se produit quand viennent certaines icônes des gays comme Sylvie Joly ou Marianne James (L’ultima recital).
Céline, Eva, Fenella, Jimmy, Kamel, Nicolas et Walter
Pendant les années 2000, plusieurs rayons se développent, qui accompagnent les travaux universitaires, les débats citoyens et communautaires, et les évolutions éditoriales attenantes : histoire de l’homosexualité, études sur le genre, sur les transidentités et les identités queer, PACS, famille homoparentales, livres pour la jeunesse, coming out, bareback. En plus des expositions, les rencontres, débats, signatures sur ces sujets se succèdent.
En 2020, suite à l’hyper-gentrification du quartier du Marais, la librairie déménage dans le 11ème arrondissement, au 37 rue Saint-Ambroise. Au cours de l’année 2021, Walter Paluch souhaite prendre sa retraite. Pour assurer la pérennité de la librairie et pour relancer le projet militant qui a toujours été au coeur de la librairie Les Mots à la Bouche, les libraires décident de s’associer avec Walter pour transformer la librairie en SCOP (Société Coopérative).
La SCOP est alors constituée de Céline, Eva, Fenella, Jimmy, Kamel, Nicolas et Walter.
Aujourd’hui encore, les Mots à la Bouche perpétuent ce goût de l’accueil et du partage en mettant en avant un agenda mensuel de rencontres avec des auteur·ices de la nouvelle génération LGBTQI+ et queer tels que Ocean Vuong, Gorge, Mckenzie Wark, Laura Vazquez, Romy Alizée, Pierre Niedergang ou Florent Manelli.